| Awards, récompenses et classements... |
| Mardi, 23 Novembre 2010 10:39 | 2367 Vues |
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Etre le numéro 1 n'est plus seulement l'apanage des champions sportifs. En effet, ce concept s'est aujourd'hui répandu à l'ensemble de l'univers artistique, au sein duquel le microcosme des DJ's ne fait pas exception. Au contraire, il s'agit peut-être même de la catégorie d'artistes la plus mise en compétition et soumise en quasi permanence à une sorte de hiérarchisation des talents. Souvent sous l'emprise des médias, ces classements florissants sont désormais pour bon nombre d'acteurs du clubbing international de véritables références à partir desquelles un certain nombre de professionnels se basent afin de juger de la crédibilité d'un artiste. Avec des médias omniprésents qui tirent les ficelles de ce véritable "business", les DJ's sont-ils en mesure d'ignorer le phénomène ? Tous ces classements/awards sont-ils légitimes ? Et surtout, qui en sont les véritables bénéficiaires ? Une question de légitimitéLa notion de "l'art pour l'art", si elle avait encore un sens il y a près de vingt ans est en train d'en prendre un sacré coup depuis le début des années 2000 et le développement à l'extrême des Awards et autres classements DJ's. En effet, au coeur du mouvement électronique du début des 90's, les artistes n'avaient pour simple prétention que de faire de la musique pour leur plaisir et celui, avant tout, de leur public. D'ailleurs, la seule vraie récompense était celle d'un dancefloor en ébullition à l'écoute de l'un de leurs titres. A cette période, on pouvait presque parler de prime à la musique. L'artiste était au service des sonorités qu'il distillait au point que bien souvent, il arrivait que certains fêtards tombent littéralement amoureux d'un morceau sans même savoir qui en était à l'origine. Cette forme de dévotion n'a ensuite pas réussi à faire face à la médiatisation d'un genre musical qui s'impose de plus en plus dans les rangs populaires. Avec l'appui des médias, la musique électronique a pris une nouvelle dimension (ndlr : comme nous l'avons évoqué dans notre magazine #152 de Septembre 2009), entrer dans l'ère de l'image et mettre sur le devant de la scène des artistes qui vont devenir, au fil des ans, de véritables icônes au nom identifiable et référent. Encore fallait-il officialiser et légitimer la nouvelle notoriété de ces artistes devenus "stars" grâce au lobbying des médias. Voilà ce qu'ont véritablement permis les premiers classements DJ's et les premières récompenses qui se sont développés dans certains magazines spécialisés et à travers certaines radios et télévisions. L'outil Internet, loin de stopper ce phénomène, va apporter, courant 2000, un contre-poids aux ordres établis. Aussi, des listes dites "parallèles" vont pulluler sur la toile afin de remettre en cause le panorama complet des forces en présence dans le milieu du clubbing et vont, bien malgré elles, accentuer encore un peu plus le flou artistique qui existe autour de ce principe de classement. "Sur le papier, l'idée des classements DJ's n'est pas une mauvaise chose s'il permet de refléter la réalité d'une certaine scène. Le problème, c'est qu'aujourd'hui tout ce qui est existe en la matière n'est pas spécialement représentatif de l'univers clubbing actuel et manque cruellement de méthodologie" regrette Antoine Baduel, directeur de Radio FG, avant de rajouter, "Par exemple, le simple fait de voir des artistes de la trempe de Sven Väth ou de Carl Cox ne pas être bien classés dans certains Top DJ est juste une aberration quand on connaît leur talent". Il suffit de se balader sur quelques forums de clubbers passionnés pour se rendre compte que tout ce qui a attrait à une hiérarchisation des artistes fait débat. Sujet d'autant plus difficile à mener que l'objectivité n'est clairement pas de mise. Chacun a un parti pris, soit pour un genre musical, soit pour la personnalité artistique d'un DJ. D'ailleurs, tout cela amène à un autre questionnement : Comment faire des classements pertinents en mettant en compétition des artistes qui ne sont parfois pas dans la même catégorie musicale (House, Tech-House, Progressive, Trance, Electro, Drum'n'Bass...) alors que le style musical n'implique pas les mêmes "efforts" ou prouesses techniques ? Cela revient presque à hiérarchiser la musique elle-même, ce qui est difficile et quelque part inapproprié, tout cela relevant de choix très personnels. Pour rajouter à cette confusion d'ensemble, on constate que la marche à suivre pour participer à tous ces classements n'est pas uniformisée. Certaines listes sont ouvertes à tous les DJ's lorsque d'autres, au contraire, tentent de fermer ce sondage, réduisant du même coup les votes à quelques noms préalablement sélectionnés selon certains critères de qualité. En l'absence de règles établis, la notoriété d'un "top" ne doit alors son salut qu'à l'image de marque de l'organisme qui le met en place. Ainsi, à l'heure actuelle, seuls deux classements arrivent à trouver réellement grâce aux yeux de certains professionnels et de quelques puristes du clubbing. Il s'agit du classement "Top 100" mis en place par le magazine anglais DJ Mag et la "DJ List" actualisée à partir du site web thedjlist.com qui est l'une des plus importantes banques de données sur les DJ's au monde. Le système des Awards est quasi identique, même s'il faut reconnaître que le fait de classifier les artistes dans différentes catégories donne une vision plus juste des valeurs de chacun. Si cette aspect mieux organisé des trophées est appréciable, en revanche, le fait de retrouver constamment les mêmes artistes primés pose un vrai problème quant au rôle de projecteur que devraient avoir ces Awards pour des DJ's émergents. Par exemple, il suffit de commenter les derniers résultats des Ibiza DJ Awards pour se rendre compte qu'il n'y a que peu de surprise ce que confirme Antoine Baduel, "Cette année, la seule chose que j'ai retenu des Ibiza DJ Awards, c'est le morceau de l'année, 'La Mezcla'. Le reste était trop prévisible comme chaque année d'ailleurs !". Quant aux autres résultats, une fois de plus, Armin Van Buuren a été le grand gagnant (meilleur DJ trance et meilleur DJ international) en compagnie du Français David Guetta (meilleur nuit d'ibiza et meilleur DJ House). Pour Estelle de l'agence Set Up, tous ces sondages sont faussés par le simple fait de la pluralité des votants, "Il conviendrait d'identifier quel public ou corps professionnel un classement reflète afin d'être le plus juste possible". En d'autres termes, il faudrait peut-être penser à mettre en place des votes pour les simples passionnés et d'autres pour les pros, ce qui aurait pour avantage de quantifier à la fois la notoriété d'un artiste tout autant que ses capacités artistiques. Malheureusement, la plupart des classements sont aujourd'hui mis en place à partir des votes rassemblés au sein d'un public de lecteurs, d’auditeurs, d’internautes et de pros sans aucune forme de différenciation. Dans une société où la jeunesse a grandi sous l'égide "bienveillante" de la télévision et autres médias de masse, on peut alors remettre en doute le libre arbitre de cette large catégorie de votants. En effet, les jeunes clubbers nourris aux clips des David Guetta et autres "DJ's stars" votent généralement de manière assez massive pour une image au détriment d'une analyse plus fine de la musique, ce que regrette Joachim Garraud, "Il y a tellement de choses à prendre en compte que je trouve dommage de ne juger les DJ's que sur leur notoriété". Aussi, le moyen de faire des classements réellement qualitatifs serait de juger l'artiste sur tout un panel de points qui iraient de sa technique à sa créativité... Là encore, cette réflexion semble utopique car seule la catégorie des professionnels peut finalement porter des jugements en véritable connaissance de cause, et encore... De plus, l’idée serait difficilement acceptée par les médias et certains DJ’s ne souhaitant pas voir le genre électronique tomber dans l’élitisme au profit d’un populisme plus rentable. Ainsi, pour eux, un classement ou une récompense est légitime à partir du moment où elle devient médiatique, à savoir rentable de quelque manière que ce soit. Les enjeuxLes classements et autres types de récompenses accordés à la catégorie des DJ's n'ont pas toujours été compris ni même véritablement acceptés. L'exemple le plus flagrant est celui de la première Victoire de la Musique dans la catégorie électro, remportée en 1998 par Laurent Garnier et qui avait alors fait couler beaucoup d'encre tant cette musique n'était pas la bienvenue. Il faut dire qu'à ce moment, la France populaire découvrait tout juste ce mouvement musical, porté de l'avant par la French Touch. Près de dix ans plus tard, la situation a bien évolué et ces systèmes de hiérarchisation, s'ils ne sont pas toujours des plus pertinents dans leur méthodologie, sont un rouage devenu essentiel dans l'approche artistique et la communication. "Les classements au même titre que les trophées, s'ils ne peuvent pas être considérés comme des indicateurs absolus, sont néanmoins souvent utilisés comme outil de promotion des DJ's. Tout simplement parce que cela permet de projeter la "valeur" des artistes sur une échelle commune aidant ainsi à leur reconnaissance au niveau international" avoue Estelle de l'agence ce booking Set Up, avant que renchérisse Antoine Baduel, "Il ne faut pas être naïf outre-mesure ! S'il est vrai qu'à une certaine époque les DJ's jouaient pour eux, aujourd'hui les enjeux inhérents à ces classements et Awards sont trop importants, notamment d'un point de vue médiatique, pour en faire l'impasse". Certains artistes vivent d'ailleurs sur ce genre de fait de gloire pendant des années, et leur nom laisse une trace indélébile dans les carnets de booking alors même que leur talent se tarit. Pour les autres, les DJ's "lambdas", la jalousie a plutôt tendance à s'accroître d'une année à l'autre, tout le monde réclamant une transparence maximale. De nombreux artistes sont nominés (à juste titre) mais ne sont jamais récompensés, développant chez eux une certaine frustration, voire même de la rancoeur. Quand il s'agit d'Awards, lutter contre les poids lourds internationaux du deeejaying, récompensés d'année en année, est donc mission impossible et il est rare que les récompenses soient attribuées à des DJ's surprises, comme si les "stars" habitués des récompenses avaient bien plus de probabilités de gagner toutes les faveurs, au détriment de ceux dont le palmarès est encore vierge. Cela n'empêche que la majorité des DJ's internationaux donne aujourd'hui de l'importance aux Awards. On peut alors se demander si cette course aux votes débouche sur de véritables enjeux. "J'ai obtenu des récompenses cette année et même l'année d'avant mais cela n'a en rien influencé ma vie artistique et ma façon de faire de la musique" analyse Joachim Garraud. "Suite à ces titres, je n'ai d'ailleurs pas non plus fait évoluer mes tarifs " poursuit-il. Pour ce genre d'artistes à la renommée bien établie, il semble donc que les résultats soulignent une reconnaissance mais ne transforment pas radicalement leur métier de DJ. En revanche, les artistes underground ne tiennent pas le même discours, rejetant l'univers hiérarchisé de ce système qui les rapproche d'une exploitation commerciale contraire à leurs valeurs musicales. D'ailleurs, les DJ's au background underground ne se vantent que très rarement d'un prix. "Au moment des Ibiza DJ Awards, j’ai été très content d’être nominé et de gagner. A vrai dire, je ne m’y attendais pas, surtout quand j'ai vu la liste des nominés. Malgré tout, je n’attache que peu d’importance à cette récompense même si la reconnaissance fait toujours plaisir" commente le Français Popof, fraîchement auréolé d’un Award. Maintenant, il faut également se méfier des non-dits. En effet, si beaucoup d'artistes se défendent de l'intérêt porté à la hiérarchisation de leur profession, on constate en navigant sur le Web qu'ils sont, malgré tout, de plus en plus nombreux à littéralement se vendre via des mailings et autres newsletters. Il faut dire qu'un réel business c'est créé autour de ces petits messages, ce qu'explique Joachim Garraud "Cette année, le classement DJ Mag n'a jamais dépensé autant d'argent autour de la promotion des DJ's. J'ai moi-même été relancé par des newsletters qui me proposaient pour 500€ un super mailing pendant quinze jours". Si les classements DJ's n'avaient, au début, pas pour but de devenir une sorte de CAC40 du deejaying, ils s'y prêtent malheureusement de plus en plus, proposant même aux DJ's des outils marketing "viraux" afin que ceux-ci se livrent une véritable bataille rangée pour récolter le maximum de voix. Un impact internationalDe plus en plus relayé à l'échelle internationale, ces classements sont importants pour la notoriété des artistes à l'étranger. Quand on sait que le booking est devenu une activité à forte concurrence, que le clubbing séduit aujourd'hui de nombreux pays encore peu habitués des DJ's, il est facile alors de cerner l'attraction et l'enjeu de ces système de votes. Surtout que les clubs étrangers (souvent calés sur les habitudes de consommation britanniques) mettent en place leur programmation à partir de ces classements. Cela est moins le cas en France, et ce pour plusieurs raisons. Déjà, les patrons de clubs français ne comprennent pas les sommes demandées par les "meilleurs" DJ's internationaux. La plupart ne conçoivent pas de telles dépenses. De plus, inviter un gros DJ international ne garantit pas à un club français ni l'ambiance ni le succès d'une soirée. La faute a une conception du clubbing de plus en plus difficile à cerner dans l'hexagone. Du coup, les grands DJ's ne se bousculent pas pour faire des prestations en France. Cette exception française est confirmée par Alexandra Rivière, programmatrice du festival Inox. "La plupart du temps, les directeurs artistiques des clubs français ne prennent pas en compte les classements DJ's pour la simple et bonne raison que ce sont des DJ's trance qui trustent le Top de ces charts. Et en France, ces artistes n'ont pas du tout la même notoriété que d'autres artistes pourtant moins bien classés". Un vote populaire ?Il est regrettable que le vote du public ne repose généralement que sur une seule position, un unique point de vue sans réellement tenir compte de la qualité ni du travail d’un artiste. Le fait est que les gens votent souvent pour des DJ’s qu'ils n'ont pas même vu en live. Leur démarche de réflexion musicale ne repose alors que sur la seule et unique image qui transparaît des médias. Ceux-ci agissent dès lors comme le réel catalyseur de tous ces classements. Résultat des courses, les jeunes DJ’s ou simples amateurs du genre électronique perdent toute notion et se font une image faussée de ce que peut être le métier de DJ. Une profession qui n’est pas seulement cette image idyllique que veulent bien laisser transparaître la presse, les radios et la TV. D'ailleurs, il faut bien avoir à l'idée que tous ces artistes qui passent constamment dans les médias ne représentent qu'une minorité privilégiée. Les classements sont donc les instruments privilégiés qui donnent aujourd’hui du grain à moudre à toute cette industrie du rêve. Pourtant, si tout ce mécanisme rend légitime l’action des médias, les techniques des classements peuvent facilement être contestées. Constat partagé par Antoine Baduel, "Je considère que les classements et les Awards devraient être des repères pour la scène clubbing, alors que ce n'est pas le cas." Voilà pourquoi Radio FG va lancer, début novembre, son propre classement susceptible de refléter les tendances d'une scène de qualité. "La méthodologie sera claire, avec une pré-sélection de notre part des 300 DJ's les plus représentatifs de la scène clubbing internationale à partir de laquelle chacun pourra voter pour ses trois favoris. Le classement aura une répercussion certaine sur les futures programmations de FG et on l'espère, par la suite, sur d'autres médias pour finalement changer le regard sur une culture clubbing à l’aura considérable mais aux réalités déformées". Une nouvelle alternative dans l’univers impitoyable des classements ? L’avenir nous le dira…. Force est de constater qu’aujourd’hui, les classements et les Awards ont pris une place importante dans la culture clubbing, suivant en parallèle la popularité croissante de la musique électronique et du deejaying au cours de ces dernières années. Très éloignée de l'état d'esprit des battle organisées depuis les années 80 par le DMC, cette notion de récompense et de classement DJ est discutable car elle fixe plus une valeur marchande qu'elle ne récompense le talent pur. Souvent motivés par le poids des enjeux et du business, les DJ's "club" sont rentrés dans une véritable spirale et usent maintenant avec activisme de la formule "Votez pour moi", peu synonyme de l'état d'esprit originel du deejaying et de la musique club. Pour devenir le "meilleur" DJ, la musicalité et la technicité ne sont pas aujourd'hui les seuls critères. La popularité et la médiatisation ont pris le dessus, preuve une fois de plus que les DJ's sont de plus en plus dépendants de leur communication. En ce sens, les Awards récompenseront toujours les DJ's les plus doués sur ce plan... Article de Sébastien Badel & Ludovic Rambaud Article paru initialement dans notre magazine #153 d'Octobre 2009 |
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