On ne présente plus Sven Väth. L'Allemand fête cette année ses 30 ans de mix et il est l'une des légendes toujours très actives de la scène techno. A la tête de Cocoon, il continue d'enchaîner les soirées partout dans le monde mais plutôt que d'opter pour les solutions portatives et digitales, Sven Väth traîne toujours avec lui ses sacs de vinyle. Une fidélité de tous les jours, qu'il revendique haut et fort, pour laquelle il inspire d'ailleurs 80% des artistes signés sur son label Cocoon, qui, comme lui, ne mixent que sur vinyle. L'Allemand a récemment commencé à écrire ce qu'on pourrait assimiler à la biographie d'un DJ très expérimenté, amoureux de bonne musique. Extraits…
Une musique différente
"Des morceaux avec de la fantaisie, qui suscitent l'imaginaire, la liberté… Des morceaux qui nous font tomber amoureux, qui nous font peur… Qui ont le pouvoir mystérieux de fédérer, de raconter des histoires, de donner de l'espoir… Parfois accrocheurs à la première seconde, parfois extra-terrestres, interminables… Voilà ce que je recherche depuis maintenant 30 ans. Les morceaux rares qu'il faut jouer au bon moment, qui nous révèlent, qui nous font exulter. C'est évident, la musique dégage cette force incroyable de nous faire sourire, de nous faire pleurer, de nous remuer.
J'ai toujours passé mon temps à trouver une musique de qualité qui se distingue de la masse, c'est ma mission. Une musique qui attise la curiosité. De la musique faite par des DJ's, avec un gros son taillé pour les dancefloors, à l'arrangement non formaté, qui combine si possible l'ancien et le nouveau. A la fois puissant et subtile, subliminal, soulful, silencieux et bizarre. Cette musique doit être authentique, pas copiée ni imitée. Une musique révolutionnaire qui créé en permanence quelque chose de nouveau. C'est toujours mon chemin de croix et c'est comme ça que je définis la musique et mon métier de DJ, même après 30 ans d'activité."
Une certaine manière de produire
"La musique Club doit selon moi avoir un son taillé pour le dancefloor. C'était très excitant de vivre l'émergence de la musique électronique dans les clubs. Je me souviens bien de la première fois quand j'ai écouté 'Computerwelt' de Kraftwerk, en 1981, au Dorian Gray. J'ai pris une claque car à cette époque, le Dorian Gray avait le meilleur système son d'Allemagne et j'avais le sentiment d'être un UFO. Les lasers, les nuages de fumée en combinaison avec cette musique, c'était tout ce dont j'avais besoin !
Depuis cette nuit, la musique électronique est restée pour moi la plus intéressante et libératrice. Bien sûr, le son est si déterminant. Les sons analogues rebelles, fait avec les machines 909, 808, 101 et 303 de Roland, par exemple, le Mini Moog, le Monopoly et le MS20 de Korg, ont certainement défini le plus le son de la house et de la techno."
L'amour du vinyle
"Ces dernières années, il y a eu beaucoup de commentaires sur la qualité sonore des vinyles. Pourtant, un disque bien pressé, joué sur un bon système, sonnera toujours mieux que n'importe quelle source digitale. Le vinyle est le seul support à utiliser si on aime le son et la qualité. Depuis toujours, je passe beaucoup de temps à chercher de la musique. J'avais pour habitude de rendre visite aux disquaires plusieurs fois par semaine, échanger sur place avec d'autres DJ's et producteurs, discuter de la techno et de la house. Malheureusement, je ne peux plus le faire que deux fois par mois maintenant car je n'ai plus assez le temps. Heureusement, mes amis du magasin Freebase à Francfort continuent de m'envoyer les nouveautés vinyles chez moi. Malgré ça, c'est de plus en plus dur de trouver des vinyles et je suis de plus en plus contraint de jouer des CD. Cela risque d'être de pire en pire, pardonnez-moi d'avance. Le vinyle reste le support rêvé à mes yeux. Deux platines vinyle et un mixeur me suffisent, ce sont mes instruments depuis 30 ans maintenant et ça ne changera pas. Sincèrement, l'aspect humain et social d'un disquaire me manque cruellement.
Evidemment, je reçois beaucoup de promos, hors vinyles. Mais avec le temps, je n'ai pas changé mon rituel. Je passe beaucoup de temps à écouter les vinyles et j'ignore souvent le reste. Au niveau du mix, auparavant, aucun DJ n'était intéressé par la technologie dite du playback car le seul outil existant était la platine vinyle. Pour moi, le mix est fait de stimulation et d'excitation. Ma force est d'improviser, de me sentir libre, que tout coule de source. A la base j'ai commencé le mix comme si je commençais à jouer d'un instrument. La friction entre deux disques me passionne toujours autant. Parfois, il se créé une dynamique inattendue, une énergie magique, qui se transmet au dancefloor, selon le feeling. On se sent vivants ! Je ne pourrai jamais utiliser de bouton "Sync" pour mixer car la tension et le plaisir ne seraient plus là. D'autre part, je ne suis pas fan des effets à outrance et des artifices. Quelques coups d'EQ sont utiles de temps en temps mais je veux souligner que la musique que je joue ne nécessite pas d'edits et de traitement superficiel lors du mix. Elle est déjà suffisamment originale et elle parle d'elle-même !"
Le vice de la technologie
"Il y a un problème de nos jours. Le DJ joue au producteur et le producteur est DJ. Tout ça à cause de la technologie ! Je suis un DJ, un sélecteur, un prescripteur et je me concentre sur la musique et mon public, à un moment précis. La pression sur les DJ's comme moi n'a jamais été aussi forte sous prétexte que la musique ne suffit plus dans le mix. Aujourd'hui, tout le monde peut produire un disque. OK, c'est bien mais en quoi cela est significatif de leur qualité en tant que DJ ? A cause de ce progrès technologique, d'ailleurs souvent initié par les DJ-producteurs eux-mêmes, il est difficile de n'être plus qu'un simple DJ sélecteur. Avec l'arrivée de tous ces logiciels de mix et du digital, l'industrie a détruit l'art du mix, le sens de la musicalité et la passion du vinyle. Le risque à l'avenir est que tout sera statique, dogmatique, formaté et monotone. L'automation remplacera à terme l'émotion.
A l'annonce de l'arrêt de la fabrication de la platine vinyle Technics 1210, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Que dirait un joueur de piano si les fabricants de grand piano stoppaient leur production ? Il pourrait continuer et jouer sur un clavier électronique, qui aurait plus de possibilités au passage, mais est-ce vraiment une avancée ? La fin de la platine vinyle est une mauvaise nouvelle pour notre culture car elle a contribué en grande partie à l'essor de la musique électronique dans son ensemble. Je ne minimise donc pas cette annonce, je m'en inquiète. J'aimerais tant que la présente et future génération de DJ's aient cette fascination du son et de la musique. En tout cas, ma passion pour la Dance Music est la même qu'à mes débuts, je ne compte pas baisser les bras !"
Traduit et mis en forme par Ludovic Rambaud
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